dimanche 25 novembre 2012

JÉSUS, UN ROI ?

LA FÊTE DU CHRIST ROI A-T-ELLE ENCORE UN SENS ? 
(2012)



La fête du Christ Roi a été instituée par le pape Pie XI, le 11 novembre 1925, par l'encyclique Quas Primas, pour mettre en lumière l'idée que les nations devraient obéir aux lois du Christ et pour affirmer la compétence religieuse de l’Église dans le domaine civil et profane, compétence que les gouvernements tendent de plus en plus à négliger.  En instituant cette festivité le Pape vise à combattre la sécularisation et la laïcisation croissantes des sociétés modernes,  avec le relativisme qui en découle. L’Église a peur de perdre sa place et son influence dans les hautes sphères de la politique internationale. Elle craint pour son prestige et son pouvoir. Le Pape  pense donc qu’il faut réaffirmer l’importance de la religion chrétienne et de la foi catholique; sa primauté et sa suprématie reliées à  la figure de Jésus, reconnu dans la foi comme Christ, Messie et Sauveur du monde et donc comme Roi universel. Le pape pense qu’il est nécessaire de proclamer publiquement le pouvoir et l’autorité que le Christ a laissés à son Église, en tant qu’unique institution capable d’assurer le salut.

Dans une époque de l’histoire où prennent naissance de néfastes idéologies totalitaires (bolchévisme, nazisme, fascisme) impulsées  par des  leaders politiques aux allures charismatiques et aux conséquences apocalyptiques (Staline, Mussolini, Hitler), autant d’extrême gauche que d’extrême droite, le Pape veut réaffirmer qu’il n’y a qu’un seul et véritable «leader », duce, führer,  chef, capable de conduire le monde sur les chemins du salut et de la paix: Jésus-Christ.

Historiquement cette fête est donc le produit d’un certain triomphalisme catholique qui  tenait à présenter l’Église comme le Royaume du Christ sur terre et le lieu  par excellence où s’exerce son pouvoir  absolu et universel de salut sur tous les peuples de la terre. En dehors de ce royaume il n’y a de vérité et de salut  pour personne. Le Pape, en instituant cette fête voulait donc  présenter, d’un coté, le Christ comme le Roi qui s’élève au-dessus des croyances religieuses de tous les peuples de la terre et, de l’autre, la religion chrétienne en général et la catholique en particulier, comme la seule et unique vraie religion porteuse de salut. Cette position théologique a ensuite été disqualifiée par le Concile Vatican II.

Nous avons beaucoup de difficulté aujourd’hui, nous, les chrétiens du XXI  siècle, à entrer dans l’esprit de cette fête. Non seulement  parce qu’elle est le résultat d’une préoccupation et d’une problématique qui sont révolues; mais aussi parce que, vivant dans une société libre et démocratique, nous avons du mal à intégrer dans notre vocabulaire et à accepter comme encore pertinents des concepts comme triomphe, primauté, suprématie, supériorité, excellence, autorité, pouvoir, domination, concepts que, dans notre imaginaire, nous associons à l’image pas mal  anachronique et dépassée du roi et de la royauté. En plus, puisque ces notions nous paraissent, à nous les chrétiens,  blâmables et condamnables, instinctivement, nous sentons un certain malaise à les associer à la figure de Jésus de Nazareth. Alors si cette fête du Crist-roi doit être maintenue, il faut trouver une autre façon de l’interpréter pour qu’elle puisse continuer à avoir du sens.

 Dans les évangiles on trouve très peu d'affirmations concernant la royauté du Christ. Il faut aller chercher dans le récit de la Passion de Jésus selon Jean une évocation de sa royauté. Et remarquons que chaque fois que dans ce récit il est question de Jésus comme roi, c’est toujours pour s’en moquer ou pour ironiser cette prétendue royauté. On dirait que dans les évangiles la royauté attribuée à Jésus est  perçue comme quelque chose qui ne convient pas vraiment à la mission qui est la sienne, et qu’il n’est donc pas sérieux de la lui  attribuer. Et il est normal qu’il en soit ainsi, car elle va à l’encontre de tout ce que Jésus a été et de tout ce qu’il a enseigné. Chaque fois qu'on a voulu le faire roi, il s'est dérobé. Chaque fois qu'on a voulu lui faire de la publicité, après des miracles particulièrement impressionnants, il donnait des consignes très strictes de silence. Et, le comble de l’absurde, seulement lorsqu’il est enchaîné, pauvre, condamné, reniés de tous, il semble se reconnaître roi! C'est-à-dire au moment précis où il n'en a vraiment pas les apparences, il dit qu’il est roi … Mais roi de qui ? De quoi?  Il n’est pas roi à la manière des rois de ce monde. Car les rois de ce monde, pour être tels, utilisent le pouvoir qui leur permet de dominer et de s’ériger au-dessus des autres. Jésus, lui, est l’anti-roi, qui s‘impose en utilisant le service, le don de soi, la faillite, la défaite, le sacrifice de sa vie offerte sur la table du monde comme un bon pain que l’on doit manger pour être transformés à son image. 

 Cela veut sûrement dire qu'il faut  laisser tomber toutes nos conceptions de la royauté et du pouvoir lorsqu’on pense à Jésus : rappelons-nous ce qu'il disait à ses disciples : « Ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n'en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur. Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Mc 10, 42 - 45).

Ce que veut nous dire l’évangéliste Jean, quand il nous rapporte l'interrogatoire de Jésus par Pilate (dans Jn 18, 33-37), c'est que Jésus est le chef, l’initiateur d’une nouvelle humanité composée de ceux et celles qui sont capables de donner, comme lui, leur vie pour en sauver  d’autres.  Ce roi-là n'a pas d'autre ambition que le service. Mais son royaume n'a rien à voir avec nos royaumes terrestres fondés sur le pouvoir et défendus par des gardes: « Si ma royauté était comme celle de ce monde, j'aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré. Mais  les royautés de ce monde n’ont rien en commun avec moi, car moi je me livre et je me donne pour qu’un monde meilleur advienne. En effet, c’est précisément pour cela que je suis venu au monde; c’est précisément en cela que consiste la vérité de mon être… ma vérité, la vérité de ma personne je la trouve dans ma capacité de me donner, de me communiquer par des gestes de don et d’amour , gestes qui  peu à peu contagionnerons et embraserons le monde. Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci: rendre témoignage à cette vérité de l’amour qui doit transformer et sauver le monde. Tout homme qui est capable de vivre selon cette vérité, c’est quelqu’un qui ne subit pas son existence mais qui domine sa vie et la remplit de sens».

Finalement, si on doit parler d’une royauté en Jésus, c’est celle qui lui revient du fait d’avoir appris aux hommes leur grandeur, ainsi que le sentiment de leur souveraineté et de leur nature royale en tant que créatures animées par l’Esprit de Dieu.            



Bruno Mori

dimanche 11 novembre 2012

LA VEUVE QUI N’A JAMAIS MANQUÉ D’AMOUR


(Marc 12, 38-44 - 32e dim.ord. B 2012)

J’ai toujours été frappé par la figure de Jésus telle qu’elle apparaît dans ce texte d’évangile et j’ai toujours rêvé de posséder sa liberté intérieure qui lui vient de l’assurance d’être ancré en Dieu et d’être l’objet d’un amour qui fait de lui le Fils «bien-aimé» du Père. Cette liberté lui permet de voir les personnes avec le regard éclairé par l’Esprit de Dieu qui l’anime et le remplit totalement.
Ce texte étale devant Jésus, d’un coté, le comportement des scribes représentants du pouvoir religieux et aussi, en ce temps là, du pouvoir politique et, de l’autre, le comportement des riches qui incarnent le pouvoir économique. Ces deux classes des personnes symbolisent donc les trois pouvoirs qui régissent et qui structurent la société humaine. Les tenants de ces pouvoirs sont présentés ici comme cherchant  plus à paraître qu’à être, comme  une classe d’hypocrites qui manquent de transparence et qui  profitent  de leur position dans la société pour exploiter les plus faibles et  pour s’enrichir personnellement. Voilà  donc stigmatisés  par le Maître le pouvoir et les classes dirigeantes de tous les temps. Jésus qui  regarde ces gens agir nous dit : « méfiez-vous en! »
On doit se méfier de ces agents du pouvoir, nous dit Jésus, comme on doit se méfier de quelqu’un qui s’approche de nous le visage caché. On doit se méfier d’eux non pas parce qu’ils sont religieux, ou parce qu’ils sont savants, ou parce qu’ils sont riches, mais parce qu’ils ne vivent pas selon la vérité; parce qu’ils cachent leur véritable identité. Pourquoi cachent-ils leur être? Parce qu’ils ne ont pas satisfaits d’eux-mêmes. Parce qu’ils ne veulent pas accepter ce qu’ils sont et ils veulent être ce qu’ils ne sont pas.
Voilà leur drame et leur infirmité! Ils sont donc fondamentalement des êtres malades, blessés, qui ont peur et qui sont angoissés à cause de leurs limites, de leurs faiblesses, de leurs fragilités, de leur vulnérabilité, de leur précarité. Ils manquent de confiance en eux-mêmes, dans leur valeur et c’est pourquoi ils cherchent constamment à bâti autour de leur personne une structure qui puisse leur donner au moins l’illusion de leur valeur, de la sécurité et de la stabilité. Parce qu’ils se sentent insignifiants, non-nécessaires, ils font tout pour attirer l’attention, pour se faire remarquer, pour se rendre intéressants, pour paraître brillants, importants, honorables, nécessaires et puissants. Finalement, ils font tout cela parce que, n’étant pas capables de s’accepter eux mêmes, ils ont besoin de se sentir acceptés au moins par les autres.
Mais des tels stratagèmes ne passent pas inaperçus aux yeux de Jésus qui voit dans les profondeurs  du cœur humain et qui  sait ce qu’il  y a dans l’homme. Il ne veut pas que l’homme vive dans le mensonge. Mais pour que l’homme puisse récupérer son identité et vivre dans la vérité de ce qu’il est en lui-même et devant Dieu,  Jésus appelle chaque personne à la pauvreté, c’est à dire à  se débarrasser de toutes les sécurités qu’elle a érigées ou multipliées  autour d’elle pour échapper à la sensation de sa fondamentale insignifiance et nullité. Drewermann affirmait que cest une grave erreur de dire que le christianisme ou la religion est fait pour libérer de la pauvreté. Au contraire, la religion de Jésus est faite pour permettre d’atteindre la pauvreté (Il vangelo di Marco – Immagini di redenzione, Quiriniana, p. 337) et que le but de l’enseignement de Jésus est d’arriver à convaincre que tant que l’homme a confiance en ses moyens au lieu de mettre sa confiance en Dieu, il sera toujours condamné à être malheureux et angoissé et donc à être exclu du salut de Dieu .
Voilà alors pourquoi la pauvreté de la veuve au temple suscite l’admiration de Jésus et est donnée en exemple. Cette veuve qui vit d’aumône, ne vit que de la confiance qu’elle place dans la bonté de Dieu et du prochain qui lui procurent tout ce dont elle a besoin pour vivre. Cette veuve, justement parce qu’elle sait qu’elle reçoit tout de l’amour et qu’elle n’a rien à elle et quelle ne peut donc rien perdre, est pour Jésus la plus libre de tous et la plus riche de tous, car elle possède la richesse plus enviable qui soit: la confiance en un Amour qui ne l’abandonnera jamais et qui la reçoit dans sa pauvreté. Grace à cette confiance elle se possède elle-même; elle sait qui elle est et sa valeur aux yeux de Dieu. Et c’est pourquoi lorsqu’elle donne quelque chose, elle ne donne pas du superflu, c’est à dire quelque chose qui ne la touche pas, ou qui lui est extérieur, mais elle donne la seule chose qu’elle possède vraiment: l’amour qu’elle reçoit (symbolisé par les  quelques monnaies reçues en aumône et qu’elle verse dans le tronc du temple) et qui est tout ce qui la fait vivre.
Par tout son enseignement Jésus a cherché à nous faire comprendre que nous, les humains, nous sommes la plus haute manifestation de l’Esprit dans l’univers, et donc le lieu privilégié de sa présence dans le monde; que Dieu est une Entité bénévole, jaillissement primordial et continuel d’amour qui génère et donné vie à toutes choses. Jésus nous a révélé que cette Énergie d’amour est une énergie de fond qui envahit tout, qui circule en nous, les humains, d’une façon éminente et constitue aussi le fond de notre être. Mais, en tant qu’humains, notre drame consiste dans le fait que, dans notre vie ordinaire, nous ne sommes pas conscients d’être les porteurs privilégiés de l’Esprit de l’Amour. Nous ne soupçonnons même notre grandeur. Nous ne connaissons pas notre nature profonde. Alors, au lieu de chercher à comprendre ce que nous sommes, et d’accepter dans l’émerveillement et l’action de grâce le miracle que nous sommes, nous cherchons à être ce que nous ne sommes pas par le recours à des succédanées minables dans lesquels nous nous illusionnons de trouver notre bonheur et notre épanouissement, alors qu’en réalité ils  nous égarent  dans l’insignifiance.
Nous ressemblons à l’albatros du compte enfantin  élevé avec les autres petits canards dans le marais de la ferme. Il se contente, avec les autres cannetons, de barboter dans la boue à la recherche d’un maigre repas. Il pense que c’est ainsi qu’il doit vivre et que c’est là son destin. Mais s’il écoutait les appels de son instinct, il sentirait qu’il est fait pour s’élancer dans les hauteurs; pour s’enfoncer dans le bleu du ciel; pour folâtrer avec les vagues et le vent; pour sillonner les grandes espaces et pour épouser l’immensité de l’océan.
Jésus nous pousse à être attentifs aux appels qui montent des profondeurs de notre cœur et qui nous signalent notre grandeur et notre valeur. Il nous invite à abandonner la sécurité de notre poulailler et les misérables pitances avec lesquelles nous cherchons à assouvir notre faim. Il nous demande de tout donner, de nous délester, afin de pouvoir prendre l’envol qui nous permettra de vivre  notre vie soutenus et guidés par le vent de l’Esprit et la force de l’Amour qui est présent en nous par le  seul fait que nous sommes des humains.
Jésus nous enseigne que, finalement, notre grandeur et notre bonheur nous viennent du fait que nous acceptons d’être humains, rien que des humains, des créatures limitées, mais que Dieu aime éperdument et qu’il a rempli de son Esprit.

MB