mardi 30 mai 2017

CHANGER NOTRE REGARD

Réflexions pour la fête de l’Ascension

(Act.1,1-11 – Mt. 28,16-20) 

Le récit de l’ascension au ciel de Jésus est une construction des évangélistes qui, comme ils ont entouré sa naissance d’événements célestes extraordinaires, ont voulu ainsi offrir une conclusion glorieuse à la vie de ce grand personnage qui fut pour eux le Prophète de Nazareth, en décrivant une apothéose finale, par le recours au mythe de l’ascension au ciel, qui constituait une formule de glorification et d’exaltation assez courante dans la littérature ancienne.

Les récits d’apparitions du Ressuscité cherchent aussi à décrire des expériences spirituelles survenues chez certains disciples après la mort du Maître. Ces récits ont donc un caractère catéchétique. Ils veulent instruire les chrétiens sur la permanence de l’Esprit de Jésus dans la vie des disciples; sur la continuation de son œuvre et donc sur la prolongation de la réalité spirituelle de sa présence, au-delà de limites de sa mort physique. Ils cherchent donc à présenter aux chrétiens un Jésus toujours bien vivant qui est devenu maintenant l’inspirateur, le souffle, l’âme, la lumière, le guide, le chemin de ceux et celles qui se sont attachés à lui. Jésus continue de vivre non seulement en Dieu, mais il vit aussi en chaque disciple à travers l’Esprit qu’il leur a laissé et qui désormais inspire et anime toute leur existence.

Le récit de l’Ascension du Seigneur se situe dans la ligne de cette catéchèse. Nous ne devons donc pas nous arrêter aux détails cocasses et fantastiques du récit, mais découvrir le message que le texte veut communiquer.

Quel est ce message? Celui de l’ange aux disciples témoins de l’ascension du Seigneur : «Ne restez pas là les yeux levés à contempler le ciel… Il n’y a rien à regarder là-haut qui puisse vous intéresser! Allez, bougez, partez, engagez-vous, annoncez, enseignez, témoignez, baptisez. Car le seul lieu où se joue le destin de l’homme, n’est pas le ciel, mais la terre. Le seul lieu où l’on peut trouver Dieu, ce n’est pas là-haut, mais ici-bas et dans le cœur de chaque personne. C’est l’homme et non pas le ciel, le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde. Ce n’est plus Dieu, mais l’homme ce qui doit désormais constituer le but de vos engagements et l’objet de vos préoccupations humaines et le centre de votre amour. Maintenant, pour trouver Dieu, il faut trouver l’homme. Pour aimer Dieu, il faut aimer l’homme. Il est désormais nécessaire de renverser la direction de vos regards: on ne voit Dieu qu’en regardant l’homme. On n’atteint Dieu, qu’en atteignant l’homme. On ne touche au mystère de Dieu, qu’en touchant au mystère de l’homme, c’est-à-dire en l’aidant à découvrir et à vivre le mystère de son identification avec le Dieu qui l’habite. Il faut désormais poser sur le monde un regard différent. Il faut le regarder avec le regard de Jésus, ce qui veut dire avec un regard  plein d’amour ».

C’est ce revirement de notre regard et de nos préoccupations ce qui constitue le message fondamental de l’Ascension.

Le Maître, s’il est parti, nous a cependant laissé son regard et son esprit. Ce regard nous aide à donner du sens à la réalité qui nous entoure et nous empêche de sombrer dans l’angoisse existentielle, le découragement et la désespérance qui caractérisent souvent la vie et surtout la pensée de ceux qui n’ont pas la foi, lorsqu’ils sont confrontés aux drames, aux revers et aux malheurs de l’existence. Aujourd’hui nous sommes tous portés à jeter un regard désabusé, pessimiste, souvent défaitiste sur notre monde, échaudés comme nous le sommes par la complexité, la gravité et l’apparente insolubilité des problèmes dont souffre notre société.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais aujourd’hui il y a de plus en plus de gens convaincus que nous sommes en train d’entrer dans une ère récessive et particulièrement obscure et inquiétante de notre histoire; que toutes les perspectives de bonheur et que tous les rêves de progrès et de bien être universel espérés après la fin de la guerre froide (1987), la chute du communisme (1991), l’arrivée des libertés démocratiques et du capitalisme libéral, sont en train de s’effondrer. On se rend de plus en plus compte que l’avidité et la bêtise humaine sont non seulement en train d’arrêter la marche évolutive de l’humanité, mais qu’elles sont en train de mettre en place les conditions létales et les explosifs qui peuvent faire sauter notre planète et conduire la race humaine à son extinction.

On a l'impression que, globalement, la qualité humaine de nos vies n’avance plus, mais recule, qu'on ne va pas vers un mieux-être, mais vers un pire-être. Dans un livre paru récemment (Le retour de l’Histoire, Éd. Boréal, 2017) au Québec, Jennifer Welsh, une canadienne, ex conseillère spéciale des Nations Unies, spécialiste en questions sociales et politiques, fait une analyse de la situation actuelle du monde. Dans son ouvrage, elle fait remarquer la réapparition de phénomènes que l’on croyait disparus depuis longtemps: génocides, famines imposées (par les conflits, les déplacements de populations), invasions, migrations massives, rivalités tribales et géopolitique. Elle arrive à la conclusion que notre société moderne est globalement en train de subir un retour en arrière sur quatre fronts principaux qu’elle identifie de la façon suivante: retour de la barbarie (en Syrie et Irak); retour de la guerre froide; retour de migrations de masse; retour des inégalités (en ce qui a trait à la richesse et aux inégalités des revenus dans nos démocraties libérales).

Ce n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui les gens sombrent si facilement, d’un côté, dans la déception, le découragement, la résignation, le fatalisme, et, de l’autre dans la critique amère, haineuse, l’agressivité et la violence. 

Pour nous, les chrétiens, l’annonce évangélique est là pour nous faire réaliser que sans une ouverture du cœur et de l’esprit sur une dimension plus sacrée, plus spirituelle, plus intime et plus positive de la réalité et sans une prise de conscience, et une intégration des Forces divines et donc amoureuses qui la traversent, les humains ne peuvent aller que vers leur déshumanisation et leur perte.

Le message de l’évangile nous dit que sans la foi en un Amour Fondamental et Originel qui nous porte et qui constitue le sens de notre existence, les rapports humains ne peuvent se déployer qu’à l’enseigne de l’agressivité, de l’exploitation, de la compétition farouche dans un monde fermé sur lui-même et donc sans souffle, sans horizons, sans perspectives.

Seulement si nous avons un regard transfiguré par cette foi qui nous vient de notre adhésion à Jésus, nous devenons capables d’apprivoiser la réalité, ainsi que de la rendre transparente à la présence de l’Esprit.

Seulement avec le regard de Jésus posé sur elle, la réalité devient icône, signe, parole d’une Réalité plus grande, manifestation de la présence divine qui la travaille de l’intérieur.

Nous devenons capables de comprendre que rien n’est absurde ; mais que tout a un sens, que le silence possède une Parole et que l’obscurité est traversée par une lumière. La foi en cette présence divine de l’amour dans notre monde, est le seul moyen que nous avons pour échapper à la désespérance et pour nous convaincre que nous n’avons pas le droit de baisser les bras, mais que, tous ensemble, nous avons toujours la possibilité de contrer les forces de l’égoïsme et du mal et de bâtir un monde plus juste, plus fraternel et plus humain.

L'ascension rappelle donc aux chrétiens que si Jésus vit désormais dans la vie de Dieu, c’est parce qu’il il ne l’a jamais vraiment quittée. En effet, en vivant toute sa vie dans l’amour, il a toujours vécu en Dieu. Les chrétiens doivent donc savoir, que s’ils vivent eux-aussi dans l’amour, ils vivent en Dieu et deviennent bâtisseurs de relations d’amour. Alors la confiance en les capacités humaines de l’amour comme force innovatrice et transformatrice du monde et de la société humaine devient possible. C’est une confiance qu'il faut maintenir vivante, même dans l'imprévisible, dans les moments et les circonstances les plus difficiles de l’existence. Cette confiance nous vient de la conviction que les forces de l’amour qui ont créé et qui soutiennent l’Univers et qui ont soutenu et maintenu en Vie Jésus, même au-delà de la catastrophe de sa mort, continueront à être plus puissantes que les forces destructrices de l’égoïsme, de l’avidité, de la stupidité et de méchanceté humaine.

 Ce récit symbolique de l’ascension qui introduit Jésus, l’homme moulé par l’Esprit de l’Amour, dans les hauteurs profondes de notre Univers, n’est rien d’autre qu’une parabole qui cherche à faire comprendre que la flamme de l’amour brille toujours dans les profondeurs de notre monde, même au cœur de nos nuits les plus noires et de nous gouffres les plus profonds. Elle ne demande qu'à nous éclairer.




BM

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